Blog de jean-pierre ROMBEAUT, Ensemble changeons Maubeuge , la sambre et l'Avesnois
C’est un secret de polichinelle : dans les cercles où on suit de près les questions d’immigration, la loi Sarkozy , malgré tout le bruit qu’elle a fait , est tenue pour un coup d’épée dans l’eau qui ne renforce nullement le contrôle des flux migratoires.
On a claironné que désormais l’immigration « choisie » se substituerait à l’immigration « voulue. » Mais on n’a fait qu’ajouter un modeste contingent de migrants « choisis » ( environ 10 000 prévus, à ce qui a été annoncé sans que ce chiffre figure dans la loi ) aux flux mal contrôlés de l’immigration familiale ( environ 100 000 par an, dont 65 000 par mariage avec un conjoint qu’on est allé chercher dans le pays d’origine, sanitaire ( en croissance rapide ) , politique (réfugiés) et naturellement des filières clandestines (impossible à chiffrer par définition) . Le total des entrées est sans doute supérieur à 200 000 par an.
La muraille est trouée de brèches ; on ne répare pas les brèches mais on ouvre une petite porte « officielle » en plus !
Tel est sommairement résumé le bilan de la « loi relative à l'immigration et à l'intégration » que vient d’adopter le Parlement.
La principale innovation, l’immigration « choisie », se traduit par l’instauration d’une carte « compétences et talents » et d’une carte temporaire de trois ans pour certains salariés. Le reste est constitué par une mise en cohérence des textes, souvent de pure forme ou alors de mises aux normes européennes en conformité avec le traité d’Amsterdam : rien qui empêchera les bénéficiaires des
régularisations massives opérées récemment en Italie et en Espagne de venir s’ils le veulent en France, au contraire, rien qui permettra non plus d’éviter in fine la régularisation de tous les parents d’enfants scolarisés en situation irrégulière dont il a été question au début de l’été.
En matière d’intégration, malgré les avertissements d novembre 2005, la réponse est encore plus limitée : extension des cérémonies de remise des titres de nationalité – même pas obligatoires - , reprise de dispositions antérieures comme le contrat d’accueil et d’intégration : crée à l’initiative de François Fillon, expérimenté à partir de juillet 2003, il est maintenant généralisé à l’ensemble du territoire. Les mesures tendant àrenforcer les contrôles sont cosmétiques : plus de régularisation
automatique au bout de dix ans de clandestinité (ce qui peut avoir un effet dissuasif, mais peut être tenu aussi pour irréaliste), délai de naturalisation pour les conjoints repoussé de deux à quatre ans (ce qui ne
changera rien au courant en progression de mariages par lesquels on vachercher une fille « du pays » , supposée plus docile, signe manifeste dans certaines communautés rétrogrades d’un refus de l’intégration).
Alors pourquoi tant de bruit ?
A supposer qu’il faille le prendre au sérieux ( ce qui , on vient de le montrer, est douteux) , le principe de l’immigration choisie est certes peu élégant et, pensons-nous, en rupture avec la tradition d’accueil à la française. Il implique une instrumentalisation des gens dont on ne considérera plus que l’ « utilité » ( sans aller jusqu’à des centres de triage !). On renonce ainsi de manière affichée au grand principe de Kant selon lequel autrui doit toujours être considéré comme une fin et non comme un moyen. Il vaut mieux dire sans doute : « nous sommes un pays hospitalier mais désolé, il nous est impossible d’admettre davantage de migrants – à l’impossible nul n’est tenu ! » que « votre personne ne nous intéresse pas, ce qui compte, c’est ce que vous pourrez nous apporter ». Bien entendu les principes sont en la matière quelque peu hypocrites, mais s’agissant de relations interpersonnelles, ils ont leur importance.
On peut aussi critiquer le principe de l’immigration choisie sous un autre rapport : il conduit à vider un peu plus de leurs rares compétences nos partenaires africains et donc à entraver davantage encore leur
développement. Campé sur ces deux idées : « vous ne nous intéressez que si vous nous êtes
utiles » , « on vous prend les meilleurs », Nicolas Sarkozy ne devait pas s’étonner d’avoir été reçu plutôt froidement en Afrique !
Mais compte tenu du caractère en définitive assez vide du dispositif, pourquoi s’être engagé là dedans ( contre les réticences de l’Elysée et Matignon) ? On peut se le demander.
En prônant l’immigration choisie, le ministre de l’intérieur a-t-il voulu montrer qu’il n’était pas contre toute immigration et donc faire savoir une nouvelle fois qu’il n’était pas suspect de racisme ? A-t-il voulu affirmer sa différence en s’inspirant d’un pragmatisme « à l’anglo-saxonne », de fait étranger à nos mœurs ? A-t-il cherché à satisfaire la patronat qui souhaiterait ouvrir à nouveau la porte à une immigration de travail pour satisfaire certaines branches qui connaissent la pénurie de main d’œuvre (
mais que fera-t-on avec de si petits contingents ? ). A-t-il eu le souci de faciliter les démarches au petit nombre de migrants hautement qualifiés et à leur famille qui doivent venir en France ( Américains venant travailler dans une multinationale par exemple) : mais fallait-il une loi pour ça ? Ne s’agirait-il surtout de rodomontades démagogiques, comme nos gouvernements en ont pris l’habitude depuis trop longtemps , le « faire savoir » se substituant face aux problèmes au « faire » et au « savoir
faire » , la « communication » tenant lieu d’action ? On peut le craindre. Que l’on se contente de faire semblant, voilà qui, dans une matière aussi grave est inquiétant. Que ce soit, à dix mois des élections
présidentielles, le seul moyen de satisfaire l’opinion sans prendre trop de risques du côté des belles âmes hostiles à tout contrôle des flux migratoires, n’est pas une circonstance atténuante.
Parmi ces belles âmes figurent en bonne place les évêques de France. On sait comment, consultés par le ministre de l’intérieur, ils ont marqué leur désaccord vis-à-vis d’une politique de contrôle trop sévère del’immigration.
Mais pourquoi donc cet accrochage alors que la loi est, comme on vient de le montrer, aussi mince de contenu ? On n’échappe pas au soupçon que les dits évêques aient été instrumentalisés : le coup de
crosse qu’ils ont donné était prévisible - il y a suffisamment de connaisseurs des cultes au ministère de l’intérieur pour savoir qu’ils n’aimeraient pas qu’on tente de le compromettre en recherchant leur aval (
à l’encontre de la tradition laïque française) sur un sujet aussi délicat.
Mais les critiques de l’ épiscopat – quoi qu’on en pense sur le fond - ont permis de cautionner dans l’opinion l’idée qu’il s’agissait d’un projet « dur », répressif . Si les évêques, dont les bons sentiments en la matière commencent à être connus, ne sont pas contents, c’est que, a pu penser le Français moyen, Nicolas Sarkozy a vraiment la volonté de lutter contre l’immigration illégale, une impression qui, on l’a vu, est largement démentie par la lecture de la loi. En définitive, il n’est pas exclu que les évêques n’aient été dans cette affaire que les faire-valoir de la propagande du ministre de l’intérieur.
Jean MARENSIN
Vous commencez par évoquez des « brèches » dans le système français d’immigration, comme s’il était acquis que le seul objectif raisonnable d’une loi en la matière était de les « réparer ». De ce point de vue, les mesures Sarkozy vous apparaissent assez logiquement comme une porte de plus, officielle qui plus est, dans le dispositif.
Je souhaiterais contester votre point de vue sous deux angles. D’abord, avec un peu d’honnêteté, on peut admettre que les cibles de la carte « compétences et talents » sont suffisamment restreintes pour que l’on ne craigne pas une vague massive d’immigrants, ce qui ne serait, certes, pas souhaitable de différents points de vue. Ensuite, ce n’est pas (ou en tout cas pas d’abord) sur la manière de « réparer » » lesdites brèches que le débat doit se porter mais plutôt sur le type d’immigration que nous souhaitons et croyons juste, ce qui nous amènera très certainement à savoir si oui et dans quelle mesure il convient d’agir en la matière.
L’idéal de justice impose que l’on n’accepte plus que le lieu de naissance d’un Homme détermine de manière aussi définitive et dramatique son avenir. Laissons de côté un angélisme dépassé de type communiste aboutissant à penser que tout le monde doit pouvoir aller partout et que c’est un droit inaliénable de la personne humaine. Mais il va nous falloir assumer aussi, à nous, enfants des pays « riches », le « pas chez moi » croissant qui nourrit assurément la vague populiste post-nationaliste actuelle. Il va falloir expliquer à 2 milliards de personne qui n’ont pas tous les jours de quoi manger quand nous hésitons entre plateau-télé et McDO, il va falloir leur expliquer, donc, que dans ce contexte « Il vaut mieux dire sans doute : « nous sommes un pays hospitalier mais désolé, il nous est impossible d’admettre davantage de migrants – à l’impossible nul n’est tenu ! »
Bien sûr, il faudrait davantage prendre en compte, dans le pays d ‘origine, les conditions d’un possible développement ; bien sûr on ne peut pas non plus tout accepter et la loi c’est la loi. Cependant, il ne faudrait pas non plus dire n’importe quoi. L’enjeu évident des migrations est le partage de la richesse économique. C’est là dessus que le débat doit se concentrer. Et là, il nous faut assumer notre humanisme (ou afficher notre cynisme). Et je crois que c’est bien de cynisme dont il s’agit quand on entend que notre économie, en peine (c’est vrai qu’avec 1 600 milliards de dollars annuels, nous sommes à la limite du sous développement) ne peut supporter le poids économique et social d’immigrés supplémentaires. Le débat est volontairement déplacé pour ne pas dire ce qui ne peut l’être.
Et puis, parmi l’inacceptable figure en bonne place la fameuse phrase de Michel Rocard « La France ne peut pas accueillir toute la misère du monde » trop souvent déformée. La suite, c’est : « … mais elle doit en prendre sa part » !
Rien ne dit qu’avec un tel état d’esprit, nous en prenions notre juste part, et le déguiser en fatalisme n’y changera rien.